CHAPITRE II

La pluie redoubla de violence. Isolde nous fit signe de la suivre.

— Venez, avant que la nourriture et la boisson refroidissent. Je vais m'occuper de mon feu, puis je vous rejoindrai.

— Vas-y, me dit Ian. Je me charge d'apporter le cerf à Newlyn, qui jugera de la meilleure façon de le préparer. Inutile que tu te mouilles davantage.

Il n'attendit pas ma réponse. Même si je détestais le reconnaître, il avait l'habitude de me voir lui obéir. D'aucuns pourraient croire que je suis son homme lige...

Je descendis de mon hongre et passai ses rênes pardessus un piquet planté devant le volet d'entrée du pavillon. Tasha me suivit à l'intérieur. Je me demandai si elle détestait la pluie, comme les chats domestiques. Puis je me dis qu'elle n'apprécierait pas d'être comparée à ces créatures du commun...

Le pavillon de Ian était peint en jaune pâle. La façade portait l'image d'un puma vermillon, en l'honneur de son lir. Malgré le petit feu allumé par Isolde, l'intérieur était plongé dans la pénombre. Les coffres se fondaient aux murs de toile et aux tapisseries qui servaient de cloisons.

Tasha ne perdit pas de temps. Elle s'allongea sur la peau d'ours, devant le foyer, et entreprit de se lécher. Dommage que ma langue ne soit pas adaptée à cette activité, car j'aurais bien aimé faire de même !

Je suis plus grand que Ian d'une tête, et je pèse quinze kilos de plus. Impossible de lui emprunter quelques vêtements pour remplacer les miens, qui en auraient eu grand besoin. Le cuir trempé sent presque aussi mauvais qu'un puma mouillé... Je dus me contenter de m'envelopper d'une couverture en peau d'ours et de me verser une coupe d'hydromel fumant.

— Ian, nous devons parler ! Au sujet de ton rujholli et de l'avenir du Lion. ( L'homme n'attendit pas d'être invité à entrer ; il poussa le rabat et avança. ) Ta décision ne peut plus atten...

Il s'interrompit quand je me retournai pour le regarder. Il était un inconnu pour moi ; apparemment, l'inverse n'était pas vrai.

Je me levai et lui fis face. L'air jeune, bien qu'il eût plusieurs années de plus que moi, c'était un Cheysuli, un guerrier, de toute évidence. Ses ornements d'or représentaient un ours des rochers, plus petit que ceux qu'on trouve communément à Homana, mais doublement dangereux. On n'entend pas souvent parler d'un guerrier qui se lie avec un ours des rochers...

Par le lir, je jugeai l'homme. Malgré sa jeunesse, il avait un visage dur. Une vieille cicatrice courait le long de sa joue, près de l'œil. Il n'était pas beaucoup plus vieux que moi, mais il était largement mon aîné dans le domaine de la confiance en soi.

Pourtant, j'ai appris qu'un homme de grande taille peut parfois intimider les hommes plus petits.

— Oui ? demandai-je. Vous parliez de moi ?

J'aurais dû savoir que rien ne fait peur à un guerrier cheysuli.

— Isolde a dit que son rujholli était là.

— Il y est, acquiesçai-je. Elle n'a pas parlé de ses deux rujhollis ?

Il me gratifia d'un regard dubitatif, terminé par un coup d'œil rapide à mon oreille gauche, ou ne pendait aucun ornement d'or. Le jugement tomba.

— Non, répondit-il, elle n'a parlé que de Ian.

Mes doigts se crispèrent sur ma coupe. Ma voix ne trahit pas le chagrin que j'avais ressenti à ses paroles. J'avais appris cela de mon père.

— Mon rujholli est avec Newlyn. Vous pouvez l'attendre ici si vous le souhaitez, ou bien me laisser votre message.

Je savais qu'il ne le ferait pas. Il émanait de lui une odeur de secret, de conspiration presque. Les nouvelles qu'il destinait à Ian étaient importantes pour eux deux. Elles le seraient donc pour moi.

— Vous le laisser ? ( Il sourit ; il n'était pas si loin de moi en âge, après tout. ) Merci, mais je ne peux pas, mon seigneur...

Je compris le sens de ses paroles, malgré sa politesse apparente. Les Cheysulis ne s'adressent jamais à un guerrier par son titre, car ils se considèrent comme tous égaux. Il m'avait rappelé, intentionnellement sans doute, que j'étais à ses yeux un Homanan, donc un non-élu.

Il inclina la tête.

— Dites à votre frère que Ceinn doit lui parler, finit-il en homanan. Pardonnez-moi de vous avoir dérangé.

II partit avant que je puisse ajouter un mot. Je posai ma coupe d'hydromel tiédasse et sortis de la tente. Le froid me fit frissonner, mais je n'y prêtai pas attention. J'arrachai les rênes de mon cheval du piquet et sautai sur le dos de la bête.

— Niall ! Rujho...

Je coupai la parole à Ian.

— Je rentre à Homana-Mujhar. La Citadelle ne me dit rien, après tout... Ceinn te cherche. Il veut te parler.

Il haussa les épaules.

— Niall, reste au moins cette nuit. La pluie a cessé, mais elle peut recommencer à tout moment.

— Peu importe. Ian, je t'en prie... Laisse-moi tranquille.

Il eut l'air consterné, mais il fit ce que je lui demandai.

Je poussai mon cheval en avant. Enfin, j'étais parti !

Une fois de plus, je fuis. Dieux, je déteste ça !

Pourtant, cela me semblait souvent la seule réponse possible...

Je m'arrêtai au coucher du soleil, parce que mon cheval commença à boiter. Apercevant déjà les lumières de Mujhara, je m'arrachai à ma selle humide et mis pied à terre dans une mare de boue. Puis j'examinai le sabot de ma monture : un caillou s'était logé dedans. J'enlevai la pierre, mais pas question de remonter en selle : cela aurait aggravé la blessure.

Homana est une cité antique ; les Cheysulis affirment l'avoir bâtie avant de se détourner des châteaux forts pour retrouver la liberté des forêts. Les Homanans prétendent que leurs ancêtres en sont les constructeurs. Je ne saurais dire qui a raison, car les deux races vivent à Mujhar depuis des centaines d'années. Je tiens pour vraisemblable que les Cheysulis aient érigé au moins Homana-Mujhar : le palais est plein d'effigies de lirs sculptés dans la pierre rose et le riche bois foncé.

Le hongre boitillait à ma suite tandis que je le menais à travers les rues de la cité extérieure, qui n'étaient pas pavées, contrairement aux rues intérieures.

Je me dirigeai aussi directement que possible vers le portail le plus proche. Mais les rues de Mujhara sont tortueuses et la lumière décline rapidement en automne. Je faillis me perdre.

C'est ta faute, me dis-je. Ian t'avait offert le gîte et le couvert...

Je trouverai la même chose à Homana-Mujhar, si j'y parvenais avant la tombée de la nuit.

Un chat arriva vers moi à la course, poursuivi par un chien. Je me retournai pour voir où ils allaient et je me trouvai face à un homme vêtu d'une cape, le visage caché par un capuchon.

— Je vous demande un instant d'attention, dit l'inconnu.

Je portai la main à ma dague. Voleurs et coupe-jarrets abondaient dans toutes les villes, même à Mujhara.

— Je n'ai pas de richesses sur moi, fis-je en essayant d'avoir l'air le plus assuré possible. Je n'ai que ce cheval, qui ne vaut pas grand-chose pour le moment.

L'homme repoussa le capuchon et le laissa retomber sur ses épaules. Il sourit.

— Si je voulais vos biens, mon jeune seigneur, je les prendrais. Mais je souhaite simplement un peu de votre temps. D'abord, éclairons-nous. Vous verrez ainsi à qui vous parlez.

Je m'apprêtai à répondre, mais aucun son ne sortit de ma bouche. D'un geste de la main, il dessina une rune dans l'air. Une lueur pourpre dissipa les ténèbres, créant une lumière aussi vive que celle du soleil.

Mon cheval se cabra si violemment qu'il m'arracha les rênes des mains et s'enfuit, m'arrosant de boue au passage. Je fis face à l'homme, moins par courage que par pur étonnement.

— C'est fait, mon seigneur, dit-il, content de lui. Nous avons un éclairage... Voilà qui me laisse penser qu'il n'y a pas d'obscurité dans ma magie, puisque je peux appeler à moi la lumière... Au fait, je me nomme Strahan.

C'était un homme très séduisant ; enfant, il avait dû être d'une beauté angélique.

Mais il n'était plus un enfant.

Je cherchai aussitôt ses yeux. Ils confirmèrent mes soupçons : l'un était bleu, l'autre marron. Des yeux de démon, prétend le peuple. Dans ce cas, c'était approprié, car le nom de l'homme était lié à celui d'Asar-Suti, le dieu des ténèbres, qui règne dans l'Autre Monde.

Strahan n'était pas un Ihlini modeste : il portait son arrogance et sa fierté comme un manteau fait de la soie la plus fine. Une boucle d'oreille d'argent scintillait à son oreille gauche.

Je vis qu'il ne pouvait pas porter de bijou à l'autre oreille : il ne l'avait plus.

Je fis un pas en arrière. Puis je m'arrêtai, fasciné comme une proie par un serpent.

Ses yeux étranges me scrutaient. Je ne doutais pas que l'Ihlini avait vu que je ne portais pas d'or cheysuli.

Je me demandai quelle part de Tynstar était en lui, et quelle part d'Electra, l'épouse traîtresse de Karyon, dont le sang coulait aussi dans mes veines.

— Cousin, dit-il, j'aimerais que vous donniez le bonjour à votre père de ma part, quand j'en aurai fini avec vous.

Cela ne fut pas pour me rassurer.

— J'ai entendu parler de vous, Niall, reprit-il. On dit que vous ressemblez beaucoup à Karyon, malgré votre jeunesse. Quand je l'ai connu, vieux et malade, c'était mon ennemi, un homme que je voulais tuer... Mais Osric d'Atvia a accompli le travail pour moi. Maintenant, je me trouve de nouveau confronté à Karyon...

— Non.

Strahan leva un sourcil.

— Non ?

Cet homme est du même sang que moi. Ihlini, peut-être, mais humain malgré tout, en dépit de son pouvoir.

— C'est moi que vous affrontez, Strahan. Pas mon grand-père, ni mon père.

— Peu importe, dit l'Ihlini avec un sourire. N'oubliez pas de saluer votre père de ma part.

— Je n'y manquerai pas. Il sera content de vous savoir à Homana-Mujhar, alors qu'il vous cherche depuis des années.

— Il continuera à me chercher. Nos comptes seront réglés un jour, mais pas ce soir, car je suis là pour vous.

— Et moi, je n'ai pas de temps à perdre avec vos menaces !

— Ah, le louveteau montre les dents ! Laissez-moi vous suggérer, mon prince, de ne pas essayer de m'impressionner avec votre supériorité alors que vous n'avez pas de lir.

Cela, venant d'un sorcier ihlini... C'en était trop !

Fou de rage, je me jetai sur Strahan. Quand mes mains touchèrent la rune, une douleur terrible envahit mes os.

Je sentis un froid mortel s'emparer de mon corps. Je criai et tombai à genoux. A travers le rideau de flammes, il me regarda, me scrutant comme un insecte sous une loupe.

Je me souvins de qui il était ; des pouvoirs qu'il possédait.

— Pas maintenant, dit-il enfin. Plus tard.

Il fit un geste. La rune de flammes quitta mon corps et se perdit dans les ténèbres.

Strahan me regarda, gisant dans la boue. Un sourire joua sur ses lèvres.

— Votre père s'est autrefois agenouillé devant moi, dit-il, l'air satisfait. Vous l'a-t-il jamais raconté ?

Je ne répondis pas. Péniblement, je me remis sur pied.

— Dites-moi ce que vous voulez ! ordonnai-je.

— Vous êtes fiancé à votre cousine Gisella d'Atvia. Ne l'épousez pas.

J'attendis. Quand rien d'autre ne vint, j'éclatai de rire.

Strahan n'apprécia pas la moquerie.

— Imbécile, cracha-t-il. Je pourrais vous écraser comme une mouche sans remuer un muscle !

Soudain, il me parut beaucoup moins impressionnant.

— Allez-y ! C'est la meilleure façon de m'empêcher d'épouser ma cousine atvienne !

Quelque chose me projeta sur le sol. Un poids immense m'aplatit. Je sentis un liquide nauséabond se glisser vers ma bouche, mes narines...

— Tu vas te noyer, gronda-t-il entre ses dents serrées. La boue t'engloutira !

Soudain, la rune disparut.

Je crus que j'étais en train de mourir. Puis je réalisai que j'étais étendu sur le dos, libéré de l'étreinte de la boue.

— Pourquoi me soucierai-je de vous ? fit la voix de Strahan. Je n'ai pas besoin de vous tuer. Je laisserai d'autres s'en charger.

— D'autres ?

— Votre père ne vous a donc rien appris ? Il n'est pas facile, n'est-ce pas, de savoir qu'on est au centre de l'orage ? Nombreux sont ceux qui vous préféreraient mort... ou remplacé.

Remplacé ? Moi ? Impossible ! J'étais le prince d'Homana, le fils légitime de Donal le Mujhar et de la reine Aislinn. La reine n'était plus féconde ; il n'y aurait pas d'autre enfant. Comment pouvait-on penser à me remplacer ?

— J'ai changé d'avis, fit Strahan. Epousez votre cousine ; le moment venu, je prendrai vos fils. Laissez-moi vous dire votre avenir, mon seigneur, fit Strahan. Laissez-moi vous montrer ce qui va se passer, quoi que vous fassiez pour infléchir ce que les dieux eux-mêmes ont décrété.

Il dessina une nouvelle rune. Les couleurs se fondirent, puis se séparèrent de nouveau : le Lion rampant d'Homana et un arc cheysuli, suspendus en l'air, attendaient.

— Les Homanans ne veulent pas d'un métamorphe cheysuli sur le trône. Les Cheysulis ne veulent pas d'Homanan non élu ; le fils de Donal est les deux et aucun des deux. Que pensez-vous qu'il arrivera ?

Les yeux de Strahan brillaient d'une lueur étrange à la lumière des formes scintillantes.

— Occupe-toi de ton peuple, Niall, dit-il doucement. Observe tes amis et tes ennemis. Prends garde, car ils risquent de forger une alliance contre toi...

Les deux formes se fondirent en une seule. Je vis le visage de mon frère, et celui que je savais être le mien, naître des flammes.

— Non, répéta Strahan. Je n'ai pas besoin de m'occuper de vous. Je laisserai les autres s'en charger.

La piste du loup blanc
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